Arbre à vent : le greenwashing est-il recyclable ?

À Aubervilliers, l’arbre à vent du groupe immobilier Icade est une icône du Parc des Portes de Paris. Bientôt, il pourrait être relié à une boucle d’eau tempérée permettant de stocker l’énergie.

(CR: Emma Grivotte)

Leur tranquille rotation a quelque chose d’hypnotique. Pointe vers le ciel, les feuilles en plastique renouvelable pivotent sur les branches d’acier blanc fixées au tronc tricéphale. Munies d’un alternateur, 54 turbines vertes ou « Aeroleaf » alimentent les bureaux du groupe immobilier Icade. Installé en 2016 dans le Parc des Portes de Paris à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, l’arbre à vent produit en moyenne 4kWh, soit l’équivalent horaire d’éclairage d’une surface de 100m2.

Urbaniste et directeur de l’aménagement chez Icade, Olivier Guillouët en a supervisé l’achat auprès de Newind, une start-up fondée par l’ancien scénariste TV Jérôme Michaud Larivière. Depuis 2013, elle a distribué une dizaine d’arbres à vent au prix de 49 500€, à Lannion, au Bourget, à Roland Garros, ou encore à Genève. Sa mise en liquidation judiciaire en 2017 a conduit son repreneur, Luc-Eric Krief, à la rebaptiser New World Wind.

Après avoir dressé un bilan mitigé de cet équipement, Olivier Guillouët envisage de relier l’arbre-éolienne à un circuit souterrain d’eau tempérée pour conserver et utiliser en différé l’énergie générée : « Nous réfléchissons en ce moment à mettre en place une boucle d’eau tempérée avec une sonde à 200 mètres dans le sol. L’objectif serait de produire de l’énergie l’été pour l’hiver. »

Un « objet élégant » adapté à la ville

En attendant, l’infrastructure silencieuse, haute de douze mètres, en impose. À l’université Paris-Dauphine, le professeur de Sciences Économiques et directeur du Centre de Géopolitique de l’Énergie et des Matières Premières (CGEMP), Patrice Geoffron, énumère les avantages de cet objet iconique : « Cet objet élégant a une valeur environnementale. C’est aussi un moyen de communication, de prise de conscience. Et il peut s’insérer dans un environnement urbain. Selon Olivier Guillouët, l’arbre-éolienne peut même occuper des emplacements stratégiques comme « les balcons, les barrières d’autoroute ou les sorties de climatisation, où il y a des turbulences ».

(CR: EG)

Les Aeroleaf, éoliennes verticales captant les courants d’air à 360°, démarrent avec une puissance de vent de 2 mètres par seconde, quand les éoliennes classiques fonctionnent avec 40m/s minimum.

L’arbre à vent ne cache pas la forêt

D’après les données de Réseau de Transport d’Électricité, le volume d’énergie produite en Ile-de-France en 2018 équivaut à environ 10% de sa consommation. La région dépend des échanges interrégionaux car l’espace en ville est insuffisant pour des parcs éoliens ou photovoltaïques. De taille réduite, l’arbre à vent pourrait foisonner dans l’environnement urbain pour produire une électricité locale. Le professeur Patrice Geoffron suppose : « Peut-être serait-ce un moyen d’autonomiser des villes et des quartiers entiers. »

Selon l’urbaniste Olivier Guillouët, c’est une question de quantité. « Pour qu’ils aient un impact réel sur la production d’énergie renouvelable », il faudrait les multiplier. « Une forêt d’arbres à vent aurait du sens », affirme-t-il. Une idée que l’économiste spécialisé dans l’énergie, Patrice Geoffron, ne partage pas : « Les forêts d’arbres à vent ne vont pas modifier la donne. »

Avec un rendement faible, l’arbre-éolienne a peu proliféré. Patrice Geoffron poursuit : « Cet objet ne produit de l’énergie que pour une famille sur l’année. C’est astucieux, beau, mais son potentiel énergétique est limité. ». Il tranche : « Même s’il y a du progrès technique, ça restera un élément d’appoint. »

Des bénéfices limités

L’arbre à vent a un calcul coût-bénéfice peu profitable. Le retour sur investissement survient après 25 ans, ce que l’urbaniste Olivier Guillouët explique par le prix de l’électricité : « L’énergie en France n’est pas assez chère par rapport aux autres pays, elle provient en grande partie du secteur nucléaire qui est subventionné. » Alors, Icade n’en plantera plus.

Niveau carbone, ce n’est guère mieux. Le site de New World Wind affiche : « L’Arbre à Vent revient à éviter les 3,2 tonnes de CO2 émises par une centrale à fuel pour la même quantité d’énergie produite. » Il n’évoque pas les gaz à effets de serre émis pendant sa production. Patrice Geoffron explique : « Si on déployait les arbres à vent de manière extensive, cela engendrerait des coûts, car cela nécessiterait des matériaux. Il n’y aurait pas de bénéfice environnemental. »

Nucléaire versus renouvelables

L’universitaire pense l’énergie nucléaire rentable car le coût des centrales construites dans les années 70 et 80 se voit amorti. En France, l’heure n’est plus aux nouveaux chantiers. « Si on devait renouveler le parc, le prix augmenterait », expose Patrice Geoffron. Le développement de l’énergie propre est prescrit, mais se heurte à plusieurs inconvénients.

L’énergie qu’engendrent les sources soumises à la météo s’avère fluctuante. Ce qui, pour l’économiste, désavantage les sources plus polluantes : « L’énergie est disponible de manière intermittente, alors que l’énergie nucléaire ou des centrales à charbon sont disponibles tout le temps. »

De cette discontinuité découle un autre problème, le stockage. Patrice Geoffron continue : « Stocker les énergies renouvelables intermittentes dans des batteries fait augmenter fortement le prix des systèmes. » Pour Olivier Guillouët, la solution ne se situe donc pas là : « Avec les batteries qui ont besoin de terres rares, on pollue ailleurs. C’est une véritable gabegie. »

La boucle tempérée, une solution viable ?

Stocker l’énergie de l’arbre à vent en le reliant à un circuit d’eau tempérée sous le Parc des Portes de Paris semble être une alternative aux batteries. Cependant, Olivier Guillouët sait qu’à 200 mètres sous terre, le projet rencontrerait des difficultés techniques et financières.

Le prix des dispositifs pèse dans le défi de la transition écologique. Patrice Geoffron confirme : pour qu’elle s’opère, « le coût de production des renouvelables doit baisser ». Le professeur d’économie escompte « des proportions d’énergie renouvelable plus importantes pour 2030 ou 2040 ». D’ici là, de l’eau tempérée aura peut-être coulé sous l’arbre à vent.

                                                                                                                    Emma Grivotte

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