Filière du bois de construction en France : « cinquante ans de retard »

Le chantier de Pulse, un projet immobilier du groupe Icade dans le Parc des Portes de Paris à Aubervilliers, s’est achevé en janvier. Son bois provient d’Allemagne et de Suède, alors que la France a le troisième massif forestier de l’Union Européenne.

(CR : Emma Grivotte)

Terminus de la ligne 12 : Front Populaire, Aubervilliers. Un immeuble de bureaux, sobre d’apparence. Son secret se trouve derrière ses façades revêtues d’aluminium. L’édifice composé d’une base en béton jusqu’au premier étage se prolonge avec une épine centrale renforcée par des barres d’acier. Autour, le bâtiment du groupe immobilier Icade, nommé Pulse, est presque entièrement en bois.

Dalles, bois lamellé collé, revêtements, mais aussi laine de bois pour l’isolation thermique : au total, près de 6000 m3 d’éléments en bois s’imbriquent, se combinant à d’autres matériaux tels que Métisse RT – un isolant acoustique à base de textiles recyclés provenant des rebuts des bornes de collecte de vêtements. Pulse collectionne les certifications comme HQE (Haute Qualité Environnementale), BBCA (label Bâtiment Bas Carbone) ou le label expérimental d’Etat, E+C- (énergie positive et réduction carbone).

Tout le bois a été importé de forêts européennes certifiées et gérées durablement. Urbaniste et directeur de l’aménagement chez Icade, Olivier Guillouët l’affirme : « Le bois utilisé pour ce bâtiment provient d’Allemagne et de Suède ». Pas une once de bois composant Pulse n’a poussé en France, alors que le pays possède la surface forestière la plus étendue de l’UE, derrière la Suède et la Finlande.

Une filière française lacunaire

Pour justifier les importations, Olivier Guillouët accuse un secteur national mal organisé : « La filière en France n’existe pas sur ces quantités. C’est le troisième massif européen, mais la distribution et la transformation du bois sont mal structurées. » D’après l’urbaniste, c’est une exception française, en partie liée à une mentalité dépassée : « Dans les autres pays européens, ils font tout en bois : il n’y a qu’en France qu’on a gardé la croyance dans le conte des trois petits cochons, où seule la brique serait solide. » Il ajoute : « D’ailleurs le béton est une invention française. On a cinquante ans de retard. »

Olivier Guillouët attribue la frilosité française quant au bois à l’idée qu’il augmente le risque d’incendie, et la contredit : « Les propriétaires ne veulent pas acheter en bois, pourtant un mur coupe-feu est plus résistant en bois qu’en béton. » La meilleure résistance au feu n’est pas le seul atout du bois, et il en dresse la liste : « Le bois est au même prix que le béton, il stocke du carbone et permet des chantiers propres et plus limités dans le temps. »

Stockage de carbone

En outre, la transformation du bois nécessite peu d’énergie fossile, si ce n’est pour le transport. Mais c’est sa capacité à stocker du carbone qui le rend intéressant par rapport au bois de chauffe, lequel en dégage lors de sa combustion. Les 6000m3 de Pulse équivalent ainsi à 4483 tonnes de CO2 stocké, ce qui représente aussi 1120 allers-retours Paris-New-York en avion ou encore 22 415 trajets Paris-Marseille en voiture.

Utiliser du bois plutôt que d’autres matériaux pour la construction contribuerait à la stratégie de neutralité carbone à l’horizon 2050 présentée par la Commission Européenne en novembre dernier. Les chefs d’Etat de l’UE l’examineront le 9 mai prochain. Cependant, acheminer le bois par camion depuis d’autres pays que la France peut contrebalancer le bilan carbone des bâtiments.

Gestion durable des forêts

Interrogé sur les utilisations du bois, le gérant d’un groupement forestier privé dans l’Aisne, Arnaud A.*, présente ses débouchés : « Il y a le bois d’œuvre, utilisé pour fabriquer des meubles ou encore des tonneaux, ce qui s’appelle la merranderie, le bois de construction qui sert pour les charpentes ou les planches, et le bois de chauffage en bûches, ou en copeaux pour les chaufferies industrielles et des collectivités ».

En France, la gestion durable est un mot d’ordre pour les propriétaires forestiers. Le sylviculteur explique : « La gestion durable des forêts, c’est assurer le renouvellement des peuplements forestiers tout en assurant la production du bois et son exploitation. ».

(CR : EG)

Un établissement public, le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF), communique les règles encadrant la gestion forestière aux propriétaires. Leur application peut être vérifiée par des organismes privés de certification « bois durable », comme le PEFC (Programme de reconnaissance des certifications forestières).

La certification, un indispensable ?

Selon Arnaud A., la certification ne garantit pas une gestion plus durable. En effet, « l’Etat incite déjà fortement les propriétaires de forêts privées à une gestion durable par des mesures administratives et fiscales ». Tous les dix ans, l’ONF (Office National des Forêts) effectue des contrôles sur les parcelles dépassant 25 hectares.

Le propriétaire forestier considère même les organismes de certification comme « des parasites ». Pour lui, la grande majorité des forêts, certifiées ou non, sont gérées durablement. Arnaud A. poursuit : « La certification, c’est de la poudre aux yeux pour le consommateur, un argument de vente pour les industriels. »

Mais où va le bois ?

L’urbaniste Olivier Guillouët et Arnaud A. sont d’accord sur un phénomène. Pour le premier, « on envoie le bois en Chine et il revient sous forme de parquet en France. ». Le sylviculteur soulève un aspect du problème : « Tous les métiers du bois en France ont disparu. » D’après les données produites pour l’Observatoire France Bois Forêt pour l’année 2018, la Chine est effectivement le premier importateur de grumes (troncs) de chêne français pour une valeur proche de 38 millions d’euros.

La délocalisation des activités transformatrices du bois français vers la Chine explique en partie pourquoi les constructeurs Français recourent aux importations. Le directeur de l’aménagement Olivier Guillouët voit plus loin : « Je pense que l’avenir, en termes de matériaux, c’est la terre crue : il suffit de la creuser et elle n’émet aucun polluant. »

Emma Grivotte

*Le nom a été modifié à la demande de l’intéressé.

Seine-Saint-Denis : Deux générations épouvantées par les déchets

A Neuilly-sur-Marne (93), jeunes et moins jeunes se réunissent autour d’un atelier sur le développement durable.

Sur les murs orange de la Résidence-autonomie Pierre Bérégovoy, des masques de carnaval vivement colorés habillent le décor. Ils ont été conçus par des enfants d’écoles élémentaires. Sur une table en longueur ont été étalés des détritus. Bouteilles en plastique, boîtes de conserve, bouchons, ballon de foot usé… Les enfants du centre de loisirs Léo Lagrange et les habitants de cette résidence pour personnes âgées ont été invités à apporter des déchets en nombre.

Dans la ville de Neuilly-sur-Marne, en Seine-Saint-Denis, ce chantier est une première. Idris, animateur de l’association e-graine, prévient : « On va faire le plus grand épouvantail en déchets qu’on n’ait jamais vu à Neuilly-sur-Marne ! » Construit en collaboration entre la résidence, le centre de loisirs et e-graine, ce projet fait se rencontrer retraités et écoliers autour d’ateliers créatifs. Les mercredis sont souvent partagés entre vieux et jeunes : lors d’une précédente session, ils ont appris ensemble à fabriquer un porte-monnaie à l’aide d’une brique de lait.


Personnes âgées et enfants se rencontrent régulièrement. © Tiphaine Leproux

Créée il y a treize ans par trois copains yvelinois, l’association e-graine travaille à sensibiliser les habitants aux enjeux du développement durable. Aujourd’hui, elle compte 68 bénévoles en Ile-de-France. D’après Joeffrey Guéniche, responsable des projets e-graine dans le 93, l’association s’est rapidement implantée en Seine-Saint-Denis, « au bout de deux ou trois ans ». Les projets s’y articulent autour de l’éducation. Dans un département où 22,6% de la population avait moins de 14 ans en 2015 (INSEE), la jeunesse constitue une priorité.

Solidaritus, l’épouvantail solidaire

Dans le réfectoire de la résidence aux grandes baies vitrées, enfants et résidents ont constitué des groupes. Chacun se consacre à l’élaboration d’un membre de l’épouvantail. Monique, septuagénaire aux longs colliers colorés et aux cheveux courts, se concentre. Elle enfile de vieux CDs autour d’une bande de tissu gris. « C’est pour faire du bruit », indique-t-elle. Accessoire indispensable, le collier de disques éloignera les oiseaux du jardin de la résidence où poussent déjà framboises et tomates cerises. À une autre table, on s’active à la fabrication des bras. Nathan et Thomas, tous deux en classe de CM1, enfilent des canettes d’Ice Tea et de Tropico sur un cintre en fer.

Idris et Emma construisent le buste de l’épouvantail.
© Tiphaine Leproux

Plus loin, Idris, l’animateur de l’atelier aide Emma à construire le buste. Deux cagettes en bois entourées d’une ficelle feront l’affaire. « On pourrait en rajouter une pour faire le cou », propose la jeune fille aux cheveux blonds. Avec Monique, Laurine rit de l’allure des futures jambes de l’épouvantail. Elles seront faites de chaussettes noires remplies de boîtes de café. La construction bientôt terminée, il faut trouver un nom à ce nouveau résident. Parmi les propositions : Déchets-pouvantail, Roger, ou Léo – un clin d’œil au centre Léo Lagrange. C’est finalement « Solidaritus, l’épouvantail solidaire » qui remporte les suffrages.

Idris la chèvre

Pour Morgane, la directrice de l’établissement qui accueille une trentaine de résidents, « les habitants créent des liens privilégiés avec les enfants d’une année sur l’autre ». Plus tôt dans la matinée, l’assistance a été réunie dans une petite pièce à deux portes du réfectoire, les grands derrière, les petits devant, tous attentifs.  Idriss a alors sondé l’assistance : « Quelqu’un sait ici ce qu’est le développement durable ? » La réponse a été unanime : « Non ».  Assis face au dossier de sa chaise, l’animateur a alors voulu briser la glace : « Chacun va dire son prénom avec un animal, comme ça on retiendra mieux. Moi, c’est Idris la chèvre. » Rires au premier rang. Après un tour de salle qui a laissé découvrir les noms et les animaux de chacun, le premier jeu a pu commencer. Objectif : coller la définition correspondante sur l’une des quatre cases : «Monde», «France», «Union Européenne» et «Afrique Subsaharienne». L’animateur a invité Emma la souris à venir lire l’une des étiquettes : « une personne y produit 1,25 kg de déchets par jour ». Dans la salle, certains ont manifesté leur surprise en entendant la réponse : La France. L’étiquette en main, Idris a insisté : dans l’Union Européenne, la moyenne de déchets produits par personne s’élève à 1,18 kg par jour, presque 6% de moins que dans l’Hexagone.

Chacun leur tour, les enfants font des propositions au micro.
© Tiphaine Leproux

L’animateur a cédé la place à Lila, 22 ans, stagiaire en service civique, pour la seconde animation : « Déchets contre nature ». Dans sa main, des images : un trognon de pomme, un mouchoir en papier, un sac plastique…  Il faut maintenant deviner combien de temps ils mettent à disparaître une fois jetés dans la nature. Derrière elle, une affiche présente différentes durées de décomposition. Munis d’une boulette d’adhésif, les enfants se sont appliqués à coller les étiquettes. Les propositions ont fusé dans l’assistance. Il a souvent fallu s’y prendre à deux fois pour déterminer le temps correct. Jocelyne, retraitée a tenté: « Un mégot ? Cinq ans ? 200 ans ? Je sais pas ». Face à la pile, le groupe a séché. Lila a lancé : « Une éternité ! Qui dit mieux ? ».

Tiphaine Leproux et Mathilde Ansquer.

Arbre à vent : le greenwashing est-il recyclable ?

À Aubervilliers, l’arbre à vent du groupe immobilier Icade est une icône du Parc des Portes de Paris. Bientôt, il pourrait être relié à une boucle d’eau tempérée permettant de stocker l’énergie.

(CR: Emma Grivotte)

Leur tranquille rotation a quelque chose d’hypnotique. Pointe vers le ciel, les feuilles en plastique renouvelable pivotent sur les branches d’acier blanc fixées au tronc tricéphale. Munies d’un alternateur, 54 turbines vertes ou « Aeroleaf » alimentent les bureaux du groupe immobilier Icade. Installé en 2016 dans le Parc des Portes de Paris à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, l’arbre à vent produit en moyenne 4kWh, soit l’équivalent horaire d’éclairage d’une surface de 100m2.

Urbaniste et directeur de l’aménagement chez Icade, Olivier Guillouët en a supervisé l’achat auprès de Newind, une start-up fondée par l’ancien scénariste TV Jérôme Michaud Larivière. Depuis 2013, elle a distribué une dizaine d’arbres à vent au prix de 49 500€, à Lannion, au Bourget, à Roland Garros, ou encore à Genève. Sa mise en liquidation judiciaire en 2017 a conduit son repreneur, Luc-Eric Krief, à la rebaptiser New World Wind.

Après avoir dressé un bilan mitigé de cet équipement, Olivier Guillouët envisage de relier l’arbre-éolienne à un circuit souterrain d’eau tempérée pour conserver et utiliser en différé l’énergie générée : « Nous réfléchissons en ce moment à mettre en place une boucle d’eau tempérée avec une sonde à 200 mètres dans le sol. L’objectif serait de produire de l’énergie l’été pour l’hiver. »

Un « objet élégant » adapté à la ville

En attendant, l’infrastructure silencieuse, haute de douze mètres, en impose. À l’université Paris-Dauphine, le professeur de Sciences Économiques et directeur du Centre de Géopolitique de l’Énergie et des Matières Premières (CGEMP), Patrice Geoffron, énumère les avantages de cet objet iconique : « Cet objet élégant a une valeur environnementale. C’est aussi un moyen de communication, de prise de conscience. Et il peut s’insérer dans un environnement urbain. Selon Olivier Guillouët, l’arbre-éolienne peut même occuper des emplacements stratégiques comme « les balcons, les barrières d’autoroute ou les sorties de climatisation, où il y a des turbulences ».

(CR: EG)

Les Aeroleaf, éoliennes verticales captant les courants d’air à 360°, démarrent avec une puissance de vent de 2 mètres par seconde, quand les éoliennes classiques fonctionnent avec 40m/s minimum.

L’arbre à vent ne cache pas la forêt

D’après les données de Réseau de Transport d’Électricité, le volume d’énergie produite en Ile-de-France en 2018 équivaut à environ 10% de sa consommation. La région dépend des échanges interrégionaux car l’espace en ville est insuffisant pour des parcs éoliens ou photovoltaïques. De taille réduite, l’arbre à vent pourrait foisonner dans l’environnement urbain pour produire une électricité locale. Le professeur Patrice Geoffron suppose : « Peut-être serait-ce un moyen d’autonomiser des villes et des quartiers entiers. »

Selon l’urbaniste Olivier Guillouët, c’est une question de quantité. « Pour qu’ils aient un impact réel sur la production d’énergie renouvelable », il faudrait les multiplier. « Une forêt d’arbres à vent aurait du sens », affirme-t-il. Une idée que l’économiste spécialisé dans l’énergie, Patrice Geoffron, ne partage pas : « Les forêts d’arbres à vent ne vont pas modifier la donne. »

Avec un rendement faible, l’arbre-éolienne a peu proliféré. Patrice Geoffron poursuit : « Cet objet ne produit de l’énergie que pour une famille sur l’année. C’est astucieux, beau, mais son potentiel énergétique est limité. ». Il tranche : « Même s’il y a du progrès technique, ça restera un élément d’appoint. »

Des bénéfices limités

L’arbre à vent a un calcul coût-bénéfice peu profitable. Le retour sur investissement survient après 25 ans, ce que l’urbaniste Olivier Guillouët explique par le prix de l’électricité : « L’énergie en France n’est pas assez chère par rapport aux autres pays, elle provient en grande partie du secteur nucléaire qui est subventionné. » Alors, Icade n’en plantera plus.

Niveau carbone, ce n’est guère mieux. Le site de New World Wind affiche : « L’Arbre à Vent revient à éviter les 3,2 tonnes de CO2 émises par une centrale à fuel pour la même quantité d’énergie produite. » Il n’évoque pas les gaz à effets de serre émis pendant sa production. Patrice Geoffron explique : « Si on déployait les arbres à vent de manière extensive, cela engendrerait des coûts, car cela nécessiterait des matériaux. Il n’y aurait pas de bénéfice environnemental. »

Nucléaire versus renouvelables

L’universitaire pense l’énergie nucléaire rentable car le coût des centrales construites dans les années 70 et 80 se voit amorti. En France, l’heure n’est plus aux nouveaux chantiers. « Si on devait renouveler le parc, le prix augmenterait », expose Patrice Geoffron. Le développement de l’énergie propre est prescrit, mais se heurte à plusieurs inconvénients.

L’énergie qu’engendrent les sources soumises à la météo s’avère fluctuante. Ce qui, pour l’économiste, désavantage les sources plus polluantes : « L’énergie est disponible de manière intermittente, alors que l’énergie nucléaire ou des centrales à charbon sont disponibles tout le temps. »

De cette discontinuité découle un autre problème, le stockage. Patrice Geoffron continue : « Stocker les énergies renouvelables intermittentes dans des batteries fait augmenter fortement le prix des systèmes. » Pour Olivier Guillouët, la solution ne se situe donc pas là : « Avec les batteries qui ont besoin de terres rares, on pollue ailleurs. C’est une véritable gabegie. »

La boucle tempérée, une solution viable ?

Stocker l’énergie de l’arbre à vent en le reliant à un circuit d’eau tempérée sous le Parc des Portes de Paris semble être une alternative aux batteries. Cependant, Olivier Guillouët sait qu’à 200 mètres sous terre, le projet rencontrerait des difficultés techniques et financières.

Le prix des dispositifs pèse dans le défi de la transition écologique. Patrice Geoffron confirme : pour qu’elle s’opère, « le coût de production des renouvelables doit baisser ». Le professeur d’économie escompte « des proportions d’énergie renouvelable plus importantes pour 2030 ou 2040 ». D’ici là, de l’eau tempérée aura peut-être coulé sous l’arbre à vent.

                                                                                                                    Emma Grivotte

Tomber dans les pommes

Gala, Golden, Pink Lady, ces pommes sont connues de tous. Qu’en est-il des Elstar, des Cox Orange ou des Daliclass ? Anciennes ou nouvelles, ces variétés goûteuses sont cultivées à la Cueillette de Cergy, dans le Val d’Oise. Fraîcheur garantie !

Toute ronde. Sa peau dorée, lisse, se recouvre de petites taches brunes. Par endroit, elle rougit. Ses formes douces contrastent avec son caractère puissant. Croquante, suave, juteuse, acide et sucrée. Sa fragrance végétale laisse en bouche des notes d’écorce humide, de feuilles mortes d’automne. Cette pomme Goldrush a été cultivée à la Cueillette de Cergy, à Puiseux-Pontoise, dans le Val d’Oise.

Ce parfum-là, on ne le retrouve pas dans les supermarchés. La quête de praticité et des faibles coûts conduit à standardiser les fruits et légumes vendus en rayon. Les variétés sont choisies en fonction de leur résistance au transport et de leur rendement, pas de leur saveur. Elles requièrent aussi de nombreux traitements chimiques. En 2016, 72 millions de kilogrammes de pesticides ont été utilisés en France ; à ce titre, le pays occupe la deuxième place en Europe après l’Espagne[1]. Face à ces tristes constats, naît une nécessité : partir à la recherche du naturel et du goût perdu.

Une cagette de pommes au milieu des 34 hectares de la Cueillette
© La Cueillette de Cergy, Instagram

« Le bon produit, au bon moment »

18 heures, un mardi de mars. La voiture gris métal traverse les champs à toute vitesse. Le bruit du vent claque sur les vitres. Les gouttes d’eau ruissellent quand, enfin, se profile la Cueillette. Cette exploitation familiale date de 1976.  A la ferme, de grands bâtiments en bois renferment des bureaux et d’immenses tracteurs. Cinq maraîchers permanents et cinq saisonniers y travaillent chaque année.

Un grand homme, brun, vêtu d’une polaire vert forêt, apparaît. Les yeux bleus, vifs, le regard franc. Louis Thomassin, responsable de la production à la Cueillette, entre dans une salle lumineuse, où sont disposés des sièges noirs et des tables mouchetées de nuances de gris et de blanc. « On fait attention au choix des variétés », commence-t-il. Au total, la Cueillette compte 55 cultures différentes pour près de 150 variétés. « Souvent, elles ne sont pas les plus simples à cultiver, parce qu’elles sont plus sensibles aux maladies, poursuit l’agriculteur. Elles attirent plus les insectes et demandent plus de travail manuel, mais ce sont des variétés qui ont plus de goût. »

A ces choix s’ajoute la pratique d’une culture raisonnée, respectueuse de l’environnement. « On fait beaucoup d’observations, observations de maladie, observations des insectes, pour essayer de placer le bon produit au bon moment », explique Louis de sa voix grave. Sur ses 34 hectares consacrés aux cultures maraîchères, la Cueillette s’inspire de méthodes de lutte préventive et curative, en utilisant du cuivre, du soufre, ou encore de l’argile. 

Cette éthique environnementale s’illustre aussi dans l’attention portée à la saisonnalité. La Cueillette cultive l’été, pas en hiver. Un choix stratégique comme un choix de vie, non sans conséquence sur la production. Louis précise : « Par rapport à une agriculture où tout est calibré et produit, notre productivité est inférieure de 20%. »

La culture des pommes

A de multiples reprises, l’agriculteur examine ses grandes mains, habillées de fines coupures. Posées sur la table, devant lui, tantôt croisées, tantôt accompagnant sa parole. Louis évoque la culture des pommes : « On commence l’hiver, entre 80 et 120 heures de taille des arbres par hectare. Les arbres sont sensibles à plusieurs maladies, on les accompagne avec du cuivre tout l’hiver, et pendant la période du bourgeonnement jusqu’à la fleur. »

Le Verger de la Cueillette
© La Cueillette de Cergy, Instagram

Cibles des pucerons, les pommiers sont souvent aspergés de produits chimiques. « Le monde des arbres et des pommiers est en pleine mutation, c’est l’une des cultures les plus traitées », regrette-t-il, méditatif. Comment pallier l’usage massif de pesticides sur les pommiers ? L’agriculteur sélectionne des variétés, avec des critères à la fois de goût, de résistance et de conservation. Ces espèces sont issues d’une création variétale : le croisement d’une lignée ancienne et goûteuse avec une lignée nouvelle caractérisée par sa robustesse et ses qualités de préservation. C’est le cas de la Goldrush, dont les parents sont une Reinette clochard et une Golden.

Problème, ces pommes ne sont connues ni d’Eve, ni d’Adam : « Ça ne vend pas du rêve au consommateur. Le consommateur veut sa Gala, sa Golden », observe l’agriculteur. Perte de diversité, perte de goût. Louis anticipe, amer : « On va vers une réduction du nombre de variétés, parce que les gens veulent des noms qu’ils connaissent et restent très frileux par rapport à la nouveauté. C’est dommage. »  Pour le maraîcher, le consommateur dicte ses envies, la grande distribution suit et commande aux centrales d’achat, alors le producteur doit s’y conformer.

Une senteur fraîche, pure, étourdissante

A quelques pas de la ferme se trouve un gigantesque hangar en fer, recouvert de poutres bordeaux et blanches. La porte s’ouvre et laisse découvrir des tours étagées par des caisses en bois clair. Des pommes ambrées et amarantes remplissent les cagettes, s’empilent dans cet abri blafard. Souffle froid. Les effluves délicats des fruits embaument l’espace. Une senteur fraîche, pure, étourdissante. Louis agrippe des pommes écarlates, sphériques, lisses : « Celles-ci, elles ne sont pas bonnes, mais elles se vendent, car le client les connaît. »

Pour l’agriculteur, l’éducation au goût prime. Il est temps de savourer des Rubinettes, Cox Orange et Daliclass. « On fait des dégustations, précise-t-il. On montre les anciennes et nouvelles pommes. Les gens peuvent goûter sur place quand ils ne connaissent pas, c’est aussi là l’intérêt de la cueillette. » Vendues à deux euros et vingt centimes le kilogramme, les pommes Goldrush ne coûtent pas plus chères qu’ailleurs.

« On s’y retrouve parce qu’on n’a des prix de vente qui sont au même niveau que les supermarchés, sachant qu’on n’a ni la charge de cueillette, ni la charge d’emballage et de transport », souligne l’agriculteur. La cueillette pourrait-elle remplacer le système supermarché-intermédiaires-producteurs ? Le consommateur aurait alors le pouvoir d’inverser la production. Louis reste prudent : « La cueillette, c’est un autre mode de consommation et tout le monde n’est pas prêt à faire un achat au bénéfice du producteur. » Entre supermarchés et producteurs, c’est encore la pomme de discorde.

Sophie Hienard


[1] D’après les statistiques d’Eurostat, « Sales of pesticides in the EU », 2018. https://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/products-eurostat-news/-/DDN-20181015-1

En milieu rural, l’assainissement c’est chacun pour soi

Le 1er janvier, les seize communes de la communauté d’agglomération de Quimperlé (Finistère) ont devancé la loi du 3 août 2018. Cette loi oblige le transfert des compétences eau et assainissement aux intercommunalités d’ici l’an prochain.

Dans le pays de Quimperlé, 11 198 foyers sont raccordés à un système d’assainissement individuel. Pour un territoire qui compte 55 450 habitants, c’est beaucoup. Dans les zones faiblement peuplées, souvent rurales, la collecte de l’eau par des réseaux d’égout s’avère trop coûteuse pour les communes. Pour qu’un système d’assainissement collectif, ou « tout-à-l’égout », soit mis en place de manière rentable, il doit desservir un minimum d’habitations. Des systèmes individuels d’assainissement de l’eau lui sont préférés.

À Locunolé, il n’y a aucun système d’assainissement collectif. Selon Christian Daniel, directeur de la Régie des Eaux, les élus auraient d’autres priorités, mais aujourd’hui, plusieurs problèmes se posent. Les contraintes des systèmes d’assainissement individuels freinent les ventes immobilières, entraînant un « risque de désertification ». Armelle Rioual, responsable du service d’assainissement non-collectif à Quimperlé Communauté, trouve cette crainte de l’assainissement non-collectif injustifiée : « S’il est conforme, ce système est aussi efficace que le « tout-à-l’égout » ».

Les petits jardins nécessitent des dispositifs d’assainissement minimalistes mais efficaces, donc onéreux. Certains pavillons sans jardin connaissent une situation encore plus tendue. Jean*, un habitant de Locunolé, a dû installer sa fosse septique dans sa cave. Cette seule solution qui s’offrait à lui viole des réglementations nationales.

Autre problème : de nombreux agriculteurs sont reliés sur un forage dont l’eau n’est pas conforme aux normes d’assainissement. Dans ce cas, ils doivent distinguer les deux réseaux d’eau, sous peine d’amende. Le danger, s’ils ne le font pas, est qu’en cas de contamination ou de pollution du forage, les bactéries stagnent dans les conduites. Vincent Hochard, responsable du service de distribution d’eau potable de Quimperlé Communauté, confie que le Service Eau et Assainissement n’a aucun moyen de contrôler ces installations. Dans le pire des cas, si un clapet anti-pollution du réseau de la ville est défectueux, l’eau contaminée peut être renvoyée dans leurs tuyaux. Cela n’est jamais arrivé sur le territoire de Quimperlé Communauté, mais il a déjà constaté une telle contamination sur son précédent poste.

 « Nous ne lâcherons rien »

Le coût d’installation d’un système d’assainissement non-collectif s’élève en moyenne à 8000 € pour les foyers. Selon Armelle Rioual, les tarifs peuvent varier de 5 000 à 15 000€ en fonction du dispositif et des contraintes du terrain. Depuis cette année, le programme de l’Agence de l’Eau nationale ne prévoit plus d’aides financières à la mise en place de tels systèmes, ou dans des cas marginaux de rénovation de l’habitation.

L’investissement de base étant plus important qu’auparavant, le dispositif individuel n’est plus aussi intéressant que l’assainissement collectif. Ces systèmes imposent des contraintes aux particuliers. Des vidanges doivent être réalisées par un vidangeur agréé par la préfecture régulièrement alors qu’avant les années 1980, elles pouvaient être réalisées par des paysans.

Les installations sont contrôlées tous les huit ans par le Service Public d’Assainissement Non Collectif (SPANC). Ces visites créent des tensions entre le SPANC et certains usagers. À chaque fois, les usagers payent une redevance de 92 €. Armelle Rioual ajoute : « Tout ce qui a été fait avant les années 1990 est considéré comme non-conforme. » Les contrôleurs manquent d’information sur ces systèmes, qui ne subissaient aucun contrôle dans les années 1970-1980. « Aujourd’hui, huit installations individuelles sur dix sont non-conformes dans le pays de Quimperlé ».

Les usagers n’ont pas d’amende s’ils ne mettent pas leur installation aux normes, le SPANC met en place des techniques pour les obliger à faire des travaux. Lors d’une vente immobilière, l’acquéreur se doit de remettre aux normes le dispositif. La responsable du service avoue : « Si les installations fonctionnent, les acquéreurs continuent de les utiliser » car aucune pénalité ne les menace. En cas de rejet avéré, concernant 5% des installations, le suivi est plus ferme.

Créé pour lutter contre les pratiques du SPANC, le Collectif 6000 conteste régulièrement le règlement du service. Armelle Rioual admet qu’à son arrivée en 2012, leurs revendications étaient utiles pour préciser certains articles. Aujourd’hui il s’agit plus de « contester pour contester » face à un règlement « plus détaillé que le modèle national ».

Ces militants blâment le coût des contrôles. D’après Marcel*, leur rapidité, surtout « quand il y a du monde en vacances », ne permet pas de détecter les pollutions. Le Collectif refuse ces contrôles, punis d’une amende de 184 €. Lors de leur assemblée générale, le 2 mars 2019, dans la salle municipale de Saint-Thurien, les membres du bureau ont contesté ces pénalités. Ils ont demandé les documents prouvant l’obstacle au contrôle à Quimperlé Communauté, qui n’aurait fourni que des documents partiels.  Le président Gilbert Le Nost et le secrétaire Daniel Huiban affirment : « Nous ne lâcherons rien ». Ils s’apprêtent à contacter leur avocat pour défendre leurs membres.

Le transfert va-t-il changer la donne ?

Selon Christian Daniel, le transfert sera utile aux usagers par la mutualisation des moyens. Jusqu’alors, les communes littorales étaient excédentaires. Les communes rurales, elles, avaient peu de moyens pour entretenir leurs longues canalisations desservant peu d’usagers. Dès qu’un investissement était fait pour la qualité du réseau, il se répercutait sur le prix de l’eau pour le petit nombre d’abonnés.

Avec la « solidarité territoriale » créée par la communauté d’agglomération, le budget est alloué en fonction des besoins. 40 000 € de travaux sont prévus pour les armoires électriques de la commune de Rédéné. À elle seule, « la commune aurait dû prévoir des années à l’avance cette dépense », selon Stéphane Picol, responsable de la production de l’eau de Quimperlé Communauté. Désormais, avec le budget et le poids de Quimperlé Communauté dans les négociations avec les fournisseurs, de tels travaux peuvent être effectués et la baisse du prix de l’assainissement de l’assainissement est envisagée d’ici à 2028.

De son côté, Armelle Rioual admet que la « priorité n’est pas l’extension du réseau d’assainissement mais l’entretien de sa qualité ». L’augmentation du budget allant de pair avec la multiplication des problèmes, mis à part le cas de Locunolé, l’intégration des zones faiblement peuplées au réseau collectif n’est pas prévue.

Auriane Le Pissart.

*Certains noms ont été changés.