Filière du bois de construction en France : « cinquante ans de retard »

Le chantier de Pulse, un projet immobilier du groupe Icade dans le Parc des Portes de Paris à Aubervilliers, s’est achevé en janvier. Son bois provient d’Allemagne et de Suède, alors que la France a le troisième massif forestier de l’Union Européenne.

(CR : Emma Grivotte)

Terminus de la ligne 12 : Front Populaire, Aubervilliers. Un immeuble de bureaux, sobre d’apparence. Son secret se trouve derrière ses façades revêtues d’aluminium. L’édifice composé d’une base en béton jusqu’au premier étage se prolonge avec une épine centrale renforcée par des barres d’acier. Autour, le bâtiment du groupe immobilier Icade, nommé Pulse, est presque entièrement en bois.

Dalles, bois lamellé collé, revêtements, mais aussi laine de bois pour l’isolation thermique : au total, près de 6000 m3 d’éléments en bois s’imbriquent, se combinant à d’autres matériaux tels que Métisse RT – un isolant acoustique à base de textiles recyclés provenant des rebuts des bornes de collecte de vêtements. Pulse collectionne les certifications comme HQE (Haute Qualité Environnementale), BBCA (label Bâtiment Bas Carbone) ou le label expérimental d’Etat, E+C- (énergie positive et réduction carbone).

Tout le bois a été importé de forêts européennes certifiées et gérées durablement. Urbaniste et directeur de l’aménagement chez Icade, Olivier Guillouët l’affirme : « Le bois utilisé pour ce bâtiment provient d’Allemagne et de Suède ». Pas une once de bois composant Pulse n’a poussé en France, alors que le pays possède la surface forestière la plus étendue de l’UE, derrière la Suède et la Finlande.

Une filière française lacunaire

Pour justifier les importations, Olivier Guillouët accuse un secteur national mal organisé : « La filière en France n’existe pas sur ces quantités. C’est le troisième massif européen, mais la distribution et la transformation du bois sont mal structurées. » D’après l’urbaniste, c’est une exception française, en partie liée à une mentalité dépassée : « Dans les autres pays européens, ils font tout en bois : il n’y a qu’en France qu’on a gardé la croyance dans le conte des trois petits cochons, où seule la brique serait solide. » Il ajoute : « D’ailleurs le béton est une invention française. On a cinquante ans de retard. »

Olivier Guillouët attribue la frilosité française quant au bois à l’idée qu’il augmente le risque d’incendie, et la contredit : « Les propriétaires ne veulent pas acheter en bois, pourtant un mur coupe-feu est plus résistant en bois qu’en béton. » La meilleure résistance au feu n’est pas le seul atout du bois, et il en dresse la liste : « Le bois est au même prix que le béton, il stocke du carbone et permet des chantiers propres et plus limités dans le temps. »

Stockage de carbone

En outre, la transformation du bois nécessite peu d’énergie fossile, si ce n’est pour le transport. Mais c’est sa capacité à stocker du carbone qui le rend intéressant par rapport au bois de chauffe, lequel en dégage lors de sa combustion. Les 6000m3 de Pulse équivalent ainsi à 4483 tonnes de CO2 stocké, ce qui représente aussi 1120 allers-retours Paris-New-York en avion ou encore 22 415 trajets Paris-Marseille en voiture.

Utiliser du bois plutôt que d’autres matériaux pour la construction contribuerait à la stratégie de neutralité carbone à l’horizon 2050 présentée par la Commission Européenne en novembre dernier. Les chefs d’Etat de l’UE l’examineront le 9 mai prochain. Cependant, acheminer le bois par camion depuis d’autres pays que la France peut contrebalancer le bilan carbone des bâtiments.

Gestion durable des forêts

Interrogé sur les utilisations du bois, le gérant d’un groupement forestier privé dans l’Aisne, Arnaud A.*, présente ses débouchés : « Il y a le bois d’œuvre, utilisé pour fabriquer des meubles ou encore des tonneaux, ce qui s’appelle la merranderie, le bois de construction qui sert pour les charpentes ou les planches, et le bois de chauffage en bûches, ou en copeaux pour les chaufferies industrielles et des collectivités ».

En France, la gestion durable est un mot d’ordre pour les propriétaires forestiers. Le sylviculteur explique : « La gestion durable des forêts, c’est assurer le renouvellement des peuplements forestiers tout en assurant la production du bois et son exploitation. ».

(CR : EG)

Un établissement public, le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF), communique les règles encadrant la gestion forestière aux propriétaires. Leur application peut être vérifiée par des organismes privés de certification « bois durable », comme le PEFC (Programme de reconnaissance des certifications forestières).

La certification, un indispensable ?

Selon Arnaud A., la certification ne garantit pas une gestion plus durable. En effet, « l’Etat incite déjà fortement les propriétaires de forêts privées à une gestion durable par des mesures administratives et fiscales ». Tous les dix ans, l’ONF (Office National des Forêts) effectue des contrôles sur les parcelles dépassant 25 hectares.

Le propriétaire forestier considère même les organismes de certification comme « des parasites ». Pour lui, la grande majorité des forêts, certifiées ou non, sont gérées durablement. Arnaud A. poursuit : « La certification, c’est de la poudre aux yeux pour le consommateur, un argument de vente pour les industriels. »

Mais où va le bois ?

L’urbaniste Olivier Guillouët et Arnaud A. sont d’accord sur un phénomène. Pour le premier, « on envoie le bois en Chine et il revient sous forme de parquet en France. ». Le sylviculteur soulève un aspect du problème : « Tous les métiers du bois en France ont disparu. » D’après les données produites pour l’Observatoire France Bois Forêt pour l’année 2018, la Chine est effectivement le premier importateur de grumes (troncs) de chêne français pour une valeur proche de 38 millions d’euros.

La délocalisation des activités transformatrices du bois français vers la Chine explique en partie pourquoi les constructeurs Français recourent aux importations. Le directeur de l’aménagement Olivier Guillouët voit plus loin : « Je pense que l’avenir, en termes de matériaux, c’est la terre crue : il suffit de la creuser et elle n’émet aucun polluant. »

Emma Grivotte

*Le nom a été modifié à la demande de l’intéressé.

Arbre à vent : le greenwashing est-il recyclable ?

À Aubervilliers, l’arbre à vent du groupe immobilier Icade est une icône du Parc des Portes de Paris. Bientôt, il pourrait être relié à une boucle d’eau tempérée permettant de stocker l’énergie.

(CR: Emma Grivotte)

Leur tranquille rotation a quelque chose d’hypnotique. Pointe vers le ciel, les feuilles en plastique renouvelable pivotent sur les branches d’acier blanc fixées au tronc tricéphale. Munies d’un alternateur, 54 turbines vertes ou « Aeroleaf » alimentent les bureaux du groupe immobilier Icade. Installé en 2016 dans le Parc des Portes de Paris à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, l’arbre à vent produit en moyenne 4kWh, soit l’équivalent horaire d’éclairage d’une surface de 100m2.

Urbaniste et directeur de l’aménagement chez Icade, Olivier Guillouët en a supervisé l’achat auprès de Newind, une start-up fondée par l’ancien scénariste TV Jérôme Michaud Larivière. Depuis 2013, elle a distribué une dizaine d’arbres à vent au prix de 49 500€, à Lannion, au Bourget, à Roland Garros, ou encore à Genève. Sa mise en liquidation judiciaire en 2017 a conduit son repreneur, Luc-Eric Krief, à la rebaptiser New World Wind.

Après avoir dressé un bilan mitigé de cet équipement, Olivier Guillouët envisage de relier l’arbre-éolienne à un circuit souterrain d’eau tempérée pour conserver et utiliser en différé l’énergie générée : « Nous réfléchissons en ce moment à mettre en place une boucle d’eau tempérée avec une sonde à 200 mètres dans le sol. L’objectif serait de produire de l’énergie l’été pour l’hiver. »

Un « objet élégant » adapté à la ville

En attendant, l’infrastructure silencieuse, haute de douze mètres, en impose. À l’université Paris-Dauphine, le professeur de Sciences Économiques et directeur du Centre de Géopolitique de l’Énergie et des Matières Premières (CGEMP), Patrice Geoffron, énumère les avantages de cet objet iconique : « Cet objet élégant a une valeur environnementale. C’est aussi un moyen de communication, de prise de conscience. Et il peut s’insérer dans un environnement urbain. Selon Olivier Guillouët, l’arbre-éolienne peut même occuper des emplacements stratégiques comme « les balcons, les barrières d’autoroute ou les sorties de climatisation, où il y a des turbulences ».

(CR: EG)

Les Aeroleaf, éoliennes verticales captant les courants d’air à 360°, démarrent avec une puissance de vent de 2 mètres par seconde, quand les éoliennes classiques fonctionnent avec 40m/s minimum.

L’arbre à vent ne cache pas la forêt

D’après les données de Réseau de Transport d’Électricité, le volume d’énergie produite en Ile-de-France en 2018 équivaut à environ 10% de sa consommation. La région dépend des échanges interrégionaux car l’espace en ville est insuffisant pour des parcs éoliens ou photovoltaïques. De taille réduite, l’arbre à vent pourrait foisonner dans l’environnement urbain pour produire une électricité locale. Le professeur Patrice Geoffron suppose : « Peut-être serait-ce un moyen d’autonomiser des villes et des quartiers entiers. »

Selon l’urbaniste Olivier Guillouët, c’est une question de quantité. « Pour qu’ils aient un impact réel sur la production d’énergie renouvelable », il faudrait les multiplier. « Une forêt d’arbres à vent aurait du sens », affirme-t-il. Une idée que l’économiste spécialisé dans l’énergie, Patrice Geoffron, ne partage pas : « Les forêts d’arbres à vent ne vont pas modifier la donne. »

Avec un rendement faible, l’arbre-éolienne a peu proliféré. Patrice Geoffron poursuit : « Cet objet ne produit de l’énergie que pour une famille sur l’année. C’est astucieux, beau, mais son potentiel énergétique est limité. ». Il tranche : « Même s’il y a du progrès technique, ça restera un élément d’appoint. »

Des bénéfices limités

L’arbre à vent a un calcul coût-bénéfice peu profitable. Le retour sur investissement survient après 25 ans, ce que l’urbaniste Olivier Guillouët explique par le prix de l’électricité : « L’énergie en France n’est pas assez chère par rapport aux autres pays, elle provient en grande partie du secteur nucléaire qui est subventionné. » Alors, Icade n’en plantera plus.

Niveau carbone, ce n’est guère mieux. Le site de New World Wind affiche : « L’Arbre à Vent revient à éviter les 3,2 tonnes de CO2 émises par une centrale à fuel pour la même quantité d’énergie produite. » Il n’évoque pas les gaz à effets de serre émis pendant sa production. Patrice Geoffron explique : « Si on déployait les arbres à vent de manière extensive, cela engendrerait des coûts, car cela nécessiterait des matériaux. Il n’y aurait pas de bénéfice environnemental. »

Nucléaire versus renouvelables

L’universitaire pense l’énergie nucléaire rentable car le coût des centrales construites dans les années 70 et 80 se voit amorti. En France, l’heure n’est plus aux nouveaux chantiers. « Si on devait renouveler le parc, le prix augmenterait », expose Patrice Geoffron. Le développement de l’énergie propre est prescrit, mais se heurte à plusieurs inconvénients.

L’énergie qu’engendrent les sources soumises à la météo s’avère fluctuante. Ce qui, pour l’économiste, désavantage les sources plus polluantes : « L’énergie est disponible de manière intermittente, alors que l’énergie nucléaire ou des centrales à charbon sont disponibles tout le temps. »

De cette discontinuité découle un autre problème, le stockage. Patrice Geoffron continue : « Stocker les énergies renouvelables intermittentes dans des batteries fait augmenter fortement le prix des systèmes. » Pour Olivier Guillouët, la solution ne se situe donc pas là : « Avec les batteries qui ont besoin de terres rares, on pollue ailleurs. C’est une véritable gabegie. »

La boucle tempérée, une solution viable ?

Stocker l’énergie de l’arbre à vent en le reliant à un circuit d’eau tempérée sous le Parc des Portes de Paris semble être une alternative aux batteries. Cependant, Olivier Guillouët sait qu’à 200 mètres sous terre, le projet rencontrerait des difficultés techniques et financières.

Le prix des dispositifs pèse dans le défi de la transition écologique. Patrice Geoffron confirme : pour qu’elle s’opère, « le coût de production des renouvelables doit baisser ». Le professeur d’économie escompte « des proportions d’énergie renouvelable plus importantes pour 2030 ou 2040 ». D’ici là, de l’eau tempérée aura peut-être coulé sous l’arbre à vent.

                                                                                                                    Emma Grivotte